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La sorcellerie en Centrafrique en débat à l’Institut des Sciences des Sociétés
Publié le samedi 14 mars 2015  |  Journaldebangui
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Le06 mars dernier s'est tenu à Ouagadougou un séminaire autour du thème «La rationalité de la preuve ! Sorcellerie, justice et Développement en Centrafrique»


Depuis plusieurs années, l’Institut des Sciences des Sociétés (INSS/CNRST) organise fréquemment des séminaires scientifiques d’échange au profit des chercheurs, enseignants, étudiants et partenaires. C’est dans ce cadre que s’est tenu le vendredi 06 mars 2015 un séminaire autour du thème «La rationalité de la preuve ! Sorcellerie, justice et Développement en Centrafrique».

Ce thème a été animé par le Pr Jacky Bouju de l’Institut d’Etudes des Mondes Africains (IMAf), CNRS-IRD-Université d’Aix Marseille de passage à Ouagadougou. Mr Bouju est bien connu des anciens étudiants de l’université de Ouagadougou où il a exercé, il y a une trentaine d’année de cela, comme enseignant.)

La présentation a été modérée par Dr Ludovic KIBORA, maître de recherche en anthropologie, chef du Département socio-économie et anthropologie du développement de l’INSS. Dans son exposé introductif, M. Kibora a pris des exemples sur le plan national pour montrer l’actualité de la question. Le Pr Bouju quant à lui, souligne d’entrée que « les contradictions pratiques que la question de la preuve soulève, permettent de dépasser le jugement commun d’irrationalité portées sur ces croyances et ces pratiques, par contre, elles nous permettront d’interroger de manière très critique une forme d’irrationalité qui n’est pas suffisamment dénoncée : celle de la conception du monde véhiculée par l’idéologie dominante du développement ». Pour situer l’auditoire, il fait noter que « juste avant la guerre civile qui vient de ravager la Centrafrique, on a assisté jusqu’en 2012 à une intensification des accusations de sorcellerie et des violences meurtrières associées à ces accusations » (ceci peut donc expliquer la situation de chaos qu’à connu le pays après).

Pour examiner « la question de la rationalité de la "preuve", telle qu’elle se manifeste dans les jugements portés par les tribunaux de grande instance centrafricains », Mr Bouju s’est référé aux informations recueillies sur le terrain de 2006 à 2012 sur un cas de sorcellerie d’enrichissement dénommé ‘ngbê’ qui est très répandue dans le nord-ouest de la Centrafrique. Pour donner une idée générale sur la sorcellerie, l’anthropologue dira que c’est « une conception du monde produite des sociétés pour interpréter certaines ruptures introduites dans l’ordre du monde ; mais son expression contemporaine doit être comprise dans le cadre des problèmes sociaux et économiques actuels ».


Quelles preuves pour condamner un sorcier au tribunal ?
L’exemple suivant illustre parfaitement la situation des procès en sorcellerie : « un sorcier supposé D. vivait dans le quartier Souma de Bozoum. Là, il partageait une parcelle d’habitation avec son cousin A. Chacun d’eux avait construit sa maison. Mais son cousin A est souvent malade et il a connu le grand malheur de perdre deux de ses fils. Pendant ce temps, D. était dans ses champs, occupé à cultiver et à chasser du petit gibier…Il ne passait pas beaucoup de temps avec son cousin A. Un jour, alors que A était malade, il appela sa femme, certains de ses proches parents et le chef du quartier. Il convoqua son cousin D. afin qu’il se présente devant lui et ces gens et il dit : ‘cette nuit j’ai fait un rêve ; deux de mes fils décédés se tenaient de mon côté disant que c’était D. qui les avait tués avec le ngbê. D. les avait capturés pour les faire travailler pour lui et leur faire labourer ses champs. Ils dirent aussi que D. leur avait dit que le seul survivant était leur père.’ Dans le même cauchemar D. lui est apparu en le menaçant de mort. Il disait qu’il ne partagerait plus jamais la parcelle d’habitation avec lui, qu’il le tuerait… D. le cousin accusé, rejeta ces accusations. Alors le chef de quartier convoqua un guérisseur traditionnel « nganga » pour établir la culpabilité ou l’innocence de D. en sorcellerie. Le guérisseur traditionnel affirma que D. avait le ngbê qu’il conservait dans son champ avec des oignons ding (oignons sauvages). Le guérisseur nganga accompagna le chef de quartier et sa troupe dans le champ de D. Là ils déterrèrent les oignons sauvages et obligèrent D. à les emporter à la police. Après cela, son cousin A. déposa une plainte pour crime de charlatanisme et de sorcellerie (crime sanctionné par la loi, article 150 et 151 du code pénal centrafricain)… A la police, lors de l’enquête préliminaire D. avoua qu’il avait le ngbê mais que les oignons sauvages qu’on avait déterrés dans son champ n’étaient là que pour protéger son champ et ses récoltes. Après cinq mois de procédure judiciaire, D. a été condamné à cinq mois d’emprisonnement, une amende de 100 000FCFA et transféré à la prison de Bambari. »

Que retenir ?

Les articles 149 et 150 du code pénal centrafricain considèrent la pratique de charlatanisme et sorcellerie comme un crime bien qu’ils ne définissent pas ce qu’est la sorcellerie, la magie noire ou le charlatanisme.

La difficulté dans le jugement de cas d’accusation de sorcellerie est que les accusations proviennent des régions dont les autorités locales (comités villageois, tribunaux coutumiers, etc.) ont déjà qualifié les faits. Les tribunaux sont toujours embarrassés par les traditions locales qui considèrent que tuer un sorcier n’est pas moralement condamnable, que ce n’est pas un crime, mais plutôt une forme de coercition protectrice de l’ordre social traditionnel. Face à «l’impossibilité d’obtenir des preuves tangibles de sorcellerie», les magistrats font de plus en plus «recours à l’aveu par tous les moyens possibles incluant la provocation et l’extorsion». Cette attitude des magistrats est aussi justifiée par la peur qu’ils ont de la sorcellerie. Alors, ils tolèrent la torture pour obtenir l’aveu, alors que l’article 118 du code pénal centrafricain considère la torture comme un crime.

En réalité « la tolérance judiciaire de la violence exercée contre les supposés sorciers nie les droits fondamentaux de toute personne à vivre et à réclamer justice. »
L’analyse faite de la rationalité de la preuve et la délicate position des magistrats centrafricains face au traitement des dossiers de cas de sorcellerie a conduit l’anthropologue Jacky Bouju à dire que « la prévalence de la sorcellerie et la magie parmi tous les modes de pensée alternatifs possibles en République Centrafricaine apparaît comme une preuve éclatante de l’échec global des politiques de développement depuis 60 ans ».

Cette présentation très discutée par l’assistance d’étudiants et de chercheurs montre l’intérêt du sujet en Afrique contemporaine. Il est bon qu’avant de légiférer sur la question sur le plan national, l’on puisse exploiter et capitaliser des expériences vécues sous d’horizons divers.
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