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Mercenariat en Centrafrique : une tradition bien français
Publié le mercredi 3 decembre 2014  |  centrafrique-presse.info
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Si le système de la Françafrique se déploie en Afrique de façon officielle à travers diverses interventions militaires surmédiatisées, il s’appuie aussi encore et toujours de façon officieuse sur des officines privées. La Centrafrique est à cet égard un cas d’école de la présence de barbouzes au plus proche des dirigeants d’un pays.

L’utilisation de mercenaires français par le pouvoir en place est une constante en République centrafricaine. En 2002 déjà, le président Ange-Félix Patassé avait fait appel à l’ancien gendarme français Paul Barril et à ses comparses pour l’aider contre la rébellion de François Bozizé [1] (FIDH 2003). La justice centrafricaine avait d’ailleurs appelé la Cour Pénale Internationale à se saisir du cas de Paul Barril, pour la participation de sa société de sécurité dans ce conflit (LeMonde.fr, 22/05/2007).

Arrivé au pouvoir en 2003 après une lutte sanglante, François Bozizé perpétue la tradition. Confronté aux attaques de rébellions dans le nord du pays, il s’attache les services de la société de sécurité militaire EHC, dirigée par le général français Jean-Pierre Pérez, afin de former les cadres des forces armées centrafricaines (blog Lignes de défense, 27/12/2012). Les deux hommes se connaissent bien : Pérez a été le conseiller en matière de défense de Bozizé après son coup d’état en 2003 (FIDH, 2004). A l’époque, c’était le gouvernement français qui l’avait placé auprès du putschiste récemment arrivé au pouvoir. En décembre 2012, c’est aux encore aux hommes de Pérez que Bozizé confie les clefs de la capitale lors de son voyage au Tchad (Jeuneafrique.com, 24/12/2012). Cela n’empêche pas sa chute trois mois plus tard, chassé du pouvoir par les rebelles coalisés de la Séléka.

A peine autoproclamé président de la transition, le chef de la Séléka, Michel Djotodia, suit lui aussi la voie de ses prédécesseurs. Il confie sa garde rapprochée à Jérôme Gomboc, un ancien militaire du 3ème régiment de parachutistes d’infanterie de Marine, accompagné d’une vingtaine d’hommes (Jeuneafrique.com, 17/03/2013). Ceux-ci plient bagages en octobre 2013 et seul Gomboc reste sur place, ayant été bombardé en août Conseiller spécial chargé de la sécurité du Président de la transition (Jeuneafrique.com, 11/10/2013). Il reste auprès de Michel Djotodia jusqu’à ce que celui-ci soit sèchement « démissionné » en janvier 2014 par la France et les autres chefs d’Etat de la sous-région (Tchad, Congo…). Qui vont propulser Catherine SambaPanza à la tête de ce qu’il reste de l’Etat centrafricain.

Là encore la tradition va perdurer : la société Gallice, fondée par trois anciens membres du Service Action (le bras armé de la DGSE, les services secrets français) et un ancien chef du Groupe d’Intervention de la Gendarmerie Nationale (GIGN), assure la formation et l’encadrement de la garde rapprochée de la nouvelle présidente (La Lettre du Continent, 09/04/2014). Elle a aussi la charge de la formation d’un embryon de gendarmerie centrafricaine (Lemonde.fr, 13/06/2014). A Bangui, la manoeuvre est supervisée par Jacky le Pemp, un ancien gendarme français, passé notamment par la Direction de la Communication de la Défense, l’organe chargé d’assurer la propagande de l’armée française.

Si ces entreprises de l’ombre agissent officiellement à titre privé, on ne peut pas exclure qu’elles continuent de recevoir leurs ordres des autorités françaises. En ce sens, la protection des dirigeants successifs cache aussi potentiellement leur surveillance et leur contrôle par les services secrets français. Ainsi, Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, assumait en 2003 devant le Sénat que « toute personne envoyée en mission par l’Etat ne l’est pas toujours de manière officielle ou officialisée » (Sénat 06/02/2003).

Et l’embargo, dans tout ça ?

La présence de ces militaires privés pourrait bien contrevenir au régime d’embargo imposé à la République centrafricaine par le Conseil de Sécurité des Nations Unies depuis le 5 décembre 2013. Car selon le texte de la résolution 2127, le Conseil de Sécurité « décide que, pour une période initiale d’un an à compter de la date d’adoption de la présente résolution, tous les États Membres devront prendre immédiatement les mesures nécessaires pour empêcher la fourniture, la vente ou le transfert directs ou indirects à la République centrafricaine, à partir de leur territoire ou à travers leur territoire ou par leurs ressortissants, ou au moyen de navires ou d’aéronefs battant leur pavillon, d’armements et de matériels connexes de tous types, y compris les armes et les munitions, les véhicules et les matériels militaires, les équipements paramilitaires et les pièces détachées correspondantes, ainsi que toute assistance technique ou formation » (article 54, nous soulignons). Or qu’a fait Gomboc et que fait toujours Gallice ? De l’assistance technique ou de la formation, pour la garde rapprochée de dirigeants…

Mais, même dans ces conditions, le mercenariat français ne risque pas grand-chose. En effet, il n’existe pas en droit pénal français, de sanctions pour violation d’un embargo. Un Conseil des ministres avait bien inscrit une telle mesure à l’ordre du jour…en 2006 ! Il faut attendre début 2013 pour qu’une loi soit proposée au Parlement. Elle est toujours en attente de vote. A l’heure où le gouvernement restreint les libertés publiques en renforçant massivement son arsenal antiterroriste, on ne peut que remarquer que rien n’est fait contre les barbouzes [2].

Affaire Tomi

La société Gallice assure aussi les mêmes services auprès du président malien Ibrahim Boubacar Keita (IBK). Frédéric Gallois, l’ancien patron du GIGN, a d’ailleurs été mis en examen par la justice française en juin 2014 pour faux et usage de faux et recel d’abus de confiance dans l’enquête visant Michel Tomi (Jeuneafrique.com, 26/06/2014), sulfureux homme d’affaires français bien connu du système Françafricain pour son empire des jeux en Afrique. Celui-ci, très proche d’IBK, est poursuivi pour blanchiment aggravé en bande organisée, abus de biens sociaux et faux en écriture privée (Cf. Billets n°234, avril 2014).

[1] Ange Félix Patassé avait aussi fait appel aux miliciens du congolais Jean-Pierre Bemba ainsi qu’aux rebelles d’Abdoulaye Miskine.

[2] Si la loi avait été votée avant 2011, des hauts responsables français auraient pu être traînés devant les tribunaux pour violation de l’embargo en Libye du fait de la fourniture d’armes aux rebelles du Djebel Nefoussa.
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